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Au départ ce devait être un déjeuner délicieux avec des vignerons et des discours un peu obscurs sur la réforme en cours des appellations. On parlerait cahier des charges, processus de décision de l’INAO, droits de plantation… et lien au terroir. Au lieu de ça, ce fut effet un merveilleux déjeuner, suivi d’un débat animé, engagé, loin des discours abscons.

Quand Jean-Michel Deiss plaide on ne peut que se sentir concerné... Quand Jean-Michel Deiss plaide on ne peut que se sentir concerné…

La veille il y avait eu l’invitation, par mon copain Michel Blanc, directeur du syndicat des producteurs de Châteauneuf du Pape, au terme d’une conversation sur le combat de l’appellation, vue de Châteauneuf, doyenne des appellations françaises.

Or, l’appellation aux dix-huit cépages organise et s’associe aux manifestations qui célèbrent le Grenache. Pour moi cépage=marque, appellation=terroir. Rien de mal dans l’un ou dans l’autre mais des logiques de production et de promotion opposées, des publics différents ou des moments différents. Comprenez donc mon étonnement quand j’ai vu Chateauneuf célébrer le Grenache. Quoi ? Jouer la carte du cépage, à l’américaine ? Large sourire de Michel « Mais le Grenache a une infinie variété d’expressions, ce n’est pas du Cabernet Sauvignon ! Et surtout, l’appellation, ce n’est pas le goût. »

L’appellation ce n’est pas le goût ? Alors pourquoi les dégustations d’agrément ? Le sourire de Michel s’élargit : « Précisément, tu devrais venir demain à l’AG de SEVE »…

Car chez SEVE, on a un credo : le terroir n’est pas un goût qu’on peut garantir. Surtout pas le goût d’un cépage. Le terroir n’est pas un résultat, c’est le moyen, la condition de l’épanouissement d’un message, de son passage réussi dans un fluide qui le transporte jusqu’à nos papilles. Le terroir c’est un lieu et des méthodes de travail.Et les vignerons de SEVE refusent qu’on leur impose des cépages et des proportions d’assemblage parce que l’uniformité commence peut être là…

« On est en train de confondre appellation et marque. Une marque garantit un résultat, ce n’est pas la vocation de l’appellation » résume Patrick Baudouin, secrétaire général de SEVE.

Les vignerons de SEVE défendent un lien au terroir établi sur le respect de lieux et de conditions de production. Ils ne garantissent pas que le résultat dégagera un sentiment de cohérence ; ils garantissent qu’ils feront tout pour que le terroir s’exprime. Au nom du goût du terroir on a trop longtemps toléré les vins pas propres et les brettanomycès (souvenir de ce producteur italien : « s’il faut que je mette de la m… dans mon vin pour qu’on me reconnaisse traditionnel, alors tant pis, je suis moderniste ! ») et tous les amateurs de dégustation à l’aveugle savent la difficulté de reconnaître un vin au-delà du cépage et du degré d’ensoleillement…

Je me souviens de l’effroi que m’avait causé ce néo-vigneron qui déclarait : « je suis venu ici pour faire un type de vin bien précis, parce que je savais que je pouvais les faire ici. » Il y avait dans son assurance quelque chose qui disait « peu m’importe le sol où sont plantées ces vieilles vignes, elles produisent concentré. » J’aurais aimé qu’il nous annonce avoir ensuite perdu le contrôle, été dérouté par la réponse de la terre, du ciel et du fruit. Mais pas du tout. J’en aurais vomi. Parce qu’il n’était pas question de vignoble de plaine, mais de vielles vignes et de murets qui tombent.  Il n’était pas question de vins de cépages… Justement.

Entendons-nous sur mes limites : j’applaudis les cuvées issues de vignes de plaines, plantées là pour produire tant et répondre à telle demande, hors appellation ; j’ai la nausée quand des fabricants de vins (avec ou sans appellation) clament avoir fait leur icône tout seul, sans terroir mais avec force trompettes – ou mieux, vous avouent ça en privé mais réservent au public leurs envolées lyriques sur le sol profond et la brise du matin.

Les hommes de SEVE connaissent leur terroir, mais ne prétendent pas gouverner son expression, ils n’ont pas peur d’être surpris, d’être pris au dépourvu. Quand en plus Jean-Michel Deiss vous explique « J’ai 57 ans, je fais partie d’une génération qui sait ce que c’est que de devoir choisir entre un mur à six balles et le renoncement ; je fais partie de ceux qui ont répondu « c’est pas grave, je chanterai la Marseillaise ». Parce que sinon, on est pire qu’un ectoplasme, on est un salaud ». Ce « salaud » là, c’est celui de Saint-Ex, celui qui ne collabore pas ouvertement mais qui se tait, c’est celui que serait Guillaumet – marchant dans les Andes parce que ses camarades, sa femme, espèrent qu’ils marchent – s’il ne marchait pas.

794px-gourmette_de_saint_exupery« Il fait partie des êtres larges qui acceptent de couvrir de larges horizons de leur feuillage… »

Un grand merci à Michel Blanc et à tous les vignerons de SEVE pour ces belles rencontres.

source Fine Gueule

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