Interview: Philippe Pitault et Guillaume Lapage, syndicat des vins de Bourgueil « On veut être respectés dans notre AOC »

source : vitisphère

Lors du dernier salon des vins de Loire, Philippe Pitault (domaine Les Pins, 29 ha), président du syndicat des vins de Bourgueil, et Guillaume Lapaque, directeur, ont accepté de répondre à nos questions. Ils expliquent en quoi ils considèrent que le départ de Bourgueil de la structure interprofessionnelle Interloire a été une bonne chose pour leur appellation, et comment ils envisagent aujourd’hui les relations avec le négoce ainsi que le travail de promotion de l’AOC.

QUELLE EST LA SANTÉ ÉCONOMIQUE DE L’APPELLATION AUJOURD’HUI?

Philippe Pitault : La situation commerciale des vins de Bourgueil se passe bien, pour preuve on avait des demandes du négoce en fin de campagne dernière, ce qui n’est pratiquement jamais arrivé! Des négociants qui m’appellent en tant que président, pour me dire “essayez de me trouver du Bourgueil, parce qu’on n’en trouve plus!” On savait que les négociants cherchaient du Bourgueil, mais ça l’a confirmé, et ça veut dire qu’il y a une demande. La partie négoce représente 40% de l’appellation, le reste est en ventes directes, au sein desquelles la coopérative fait 400 ha, soit 20% de l’appellation.

La dernière campagne s’est terminée avec des cours plus élevés qu’en début de campagne, à 1,7 -1,8€ le litre, alors qu’on avait commencé avec 1,1 -1,2€. Souvent on finit plus bas qu’on ne commence, et là on n’a fait que grimper! Aujourd’hui, on redémarre à 1,6 – 1,7€.  Il y a cinq ans on était à 1,3.

C’est parce que nous ne sommes plus liés à l’interprofession, il n’y a plus de cours officiel d’affiché, on revient plus sur une vraie relation commerciale de vendeur et d’acheteur, ce n’est pas un courtier qui arrive en disant “le vin, c’est 1,1€”. Maintenant c’est le vigneron qui dit “moi j’en veux 1,7€”.

On est aujourd’hui à une année de stocks, alors qu’auparavant, on était monté à 1,5 année. Et c’est en partie du stock volontaire, non commercialisable, personnellement j’ai une année de stock volontaire, ce n’est pas de la cuve à vendre au négoce!

De façon générale, les responsables du Crédit Agricole et du Crédit Mutuel pour Bourgueil sont assez rassurants, ils disent que ça ne va pas mal par rapport à il y a cinq ans, à l’époque il y avait des exploitations qui vendaient au négoce à 1 €, et ce marché pas  sûr pouvait mettre un peu en péril les exploitations.

COMMENT BOURGUEIL A TRAVERSÉ LES RÉFORMES DES AOC?

PP : Ça a été très simple, parce qu’il y a 15 ans (1996) on a démarré les contrôles de taille, donc on y était habitués. Le vignoble est enherbé en quasi-totalité depuis la même époque, après 1994. Ont suivi les contrôles de production. On avait la chance en Touraine d’avoir un comité de gestion qui suivait les agréments. On était déjà habitués, on n’a pas vu passer la réforme! Dès 1976 on avait instauré l’agrément avec prise d’échantillons chez le vigneron par un agent indépendant, qui regardait le volume de cuve. La plupart des temps c’étaient des gendarmes ou des militaires en retraite, qui ne rigolaient pas! Ce n’était pas le cas dans toutes les appellations! En 2000, avant la réforme, comme on a du stock volontaire, on avait même instauré un deuxième agrément en septembre, les vins étaient regoûtés une deuxième fois, parce que c’étaient des vins qui étaient stockés, et à l’élevage les vins changent. Cet agrément n’a jamais été agréé par l’INAO, mais il avait valeur de conseil aux vignerons.

Aujourd’hui, le contrôle des vins se fait à la mise en marché, par sondage, avec un contrôle par an et par exploitation. C’est l’organisme d’inspection qui gère tout ça, le CIVT, commun à toutes les appellations de Touraine, dont les vignerons composent le conseil d’administration. Les dégustateurs sont des vignerons, des techniciens, des consommateurs et des porteurs de mémoire.

Donc le changement a surtout concerné les décrêts, on a interdit le désherbage chimique total, choisi une surface foliaire de 1,2 mètre, et dit que le volume de cuverie doit dans chaque exploitation correspondre au double de la surface, pour éviter les déstockages.

Guillaume Lapaque : Quant au lien au terroir, notre appellation a une homogénéité exceptionnelle, c’est un seul bloc entre la forêt et la Loire, et en plus on a un seul cépage!

LE FAIT QUE L’APPELLATION SOIT TRÈS HOMOGÈNE EXPLIQUE-T-IL AUSSI QUE VOUS SOYEZ SORTIS DE CET ENSEMBLE BEAUCOUP PLUS VASTE ET BEAUCOUP PLUS COMPOSITE QU’EST INTERLOIRE ?

PP : Oui, et puis on est une famille de vignerons à Bourgueil, on a une viticulture qui est très proche de son appellation. L’AOC à Bourgueil, c’est la priorité, il y a d’autres appellations comme nous, mais l’AOC est le plus important qu’il puisse y avoir. Et personne chez nous ne fait de vins de pays ou de vins sans indication géographique, il n’y a pas cette cohabitation. Donc on ne se reconnaissait plus à Interloire.

Interloire voulait parler d’une vaste Loire en diminuant les AOC. Quand on ne respecte plus le métier de vigneron, on s’en va! Moi je suis vigneron de père en fils depuis 5 générations, on fait du Bourgueil depuis 1937, on est nés dedans, on a les pieds dedans, on a une appellation avant tout, je fais du domaine Les Pins Philippe Pitault, mais je fais une appellation avant tout, je ne m’appelle pas Mouton Rothschild pour pouvoir me passer de l’AOC Bourgueil!

Qu’on veuille communiquer et parler plus du mot “Loire”, je le conçois sur l’export, pourquoi pas, mais avant de vouloir aller à des milliers de kilomètres, il faut aussi se faire connaître chez nous en France! On a dit non au fait qu’il y ait écrit en tout petit “Bourgueil” et en gros “Loire”, parce que sur les affiches, dans les discours, on ne respecte plus cette tradition vigneronne, qui a les pieds dans sa terre, dans son AOC.

VOUS ÊTES D’ACCORD AVEC FRANÇOIS CHIDAINE, QUI A RÉCEMMENT DIT QUE LA COMMUNICATION D’INTERLOIRE ÉTAIT TROP GÉNÉRIQUE?

PP : Complètement, ça a été le maître mot quand on est partis il y a deux ans. On ne voulait plus être dans le générique. On veut être respectés dans notre AOC. Nous on fait de l’AOC Bourgueil, on n’a pas d’échappatoire. C’est Bourgueil, point. Et ce n’est pas une question d’argent, parce que les vignerons payent aujourd’hui plus à l’ODG! On a fait il y a deux ans une assemblée générale, les vignerons ont demandé à quitter Interloire. Mais j’ai dit que si on quittait Interloire, il fallait avoir de la communication, sinon on ne vit plus. Les vignerons ont voté à 89% pour quitter Interloire, mais aussi cotiser 4,9€  de l’hectolitre, contre 3,79 auparavant.

GL : Et ceux qui vendent au négoce ne payaient auparavant que 50% de la CVO à Interloire, puisque le négoce payait les 50% restants. Ceux-là payent maintenant 100% de la CVO à Bourgueil, ils ont donc beaucoup augmenté leur cotisation, mais ils étaient là!

COMMENT LE NÉGOCE A-T-IL RÉAGI?

PP : Pour preuve, au mois de septembre il manquait de vin, donc il n’a pas réagi négativement! Il n’a pas dit “je raye Bourgueil de ma carte”. Je pense qu’ils ont accepté le fait qu’on s’en aille…Et puis on est une appellation de 1400 hectares…

GL : Ils profitent d’une marque Bourgueil qu’on est les seuls à défendre. Mais au moins on la gère.

PP :Il y a surtout des gros négociants dans la Loire aujourd’hui, mais on a un retour de vignerons-négociants aujourd’hui, et ça c’est très important, je crois beaucoup à ces structures, des gens qui sont vignerons, qui ont une image, qui n’ont plus assez de vins, qui créent une structure de négoce qui profite de leur nom, de leur image, pour sortir une marque à leur nom, et ça marche très bien.

QUE POURRAIT FAIRE UNE INTERPROFESSION QUI VOUS PLAIRAIT MIEUX ?

PP : À Bourgueil, c’est des paysans vignerons, ils préfèrent avoir leur argent, et gérer leur argent, et ça va pas plus loin. Donc on ne recherche pas une autre interprofession!

GL : Comme le dit très bien Philippe Boucard, qui est vice-président du syndicat, “le problème d’une interprofession, c’est que c’est une interprofession!” La seule chose qui pourrait éventuellement intéresser Bourgueil, c’est une inter-AOC, c’est à dire plusieurs AOC qui mutualisent des moyens. Parce qu’effectivement, on sait que si on veut aller attaquer la Belgique, Bourgueil tout seul, on est moins forts que si on se met à deux ou trois AOC. La seule chose qui n’est plus acceptable, c’est que majoritairement, à part quelques négociants qualitatifs, le négoce ne fait pas un bon travail à Bourgueil, ils achètent les vins pas cher et ils les revendent pas cher, ça prouve qu’ils ne savent pas faire leur métier! Nous on essaye de valoriser nos vins, d’où l’intérêt des vignerons-négociants, qui eux valorisent.

Notre appellation existe depuis mille ans, c’est les vignerons qui la font vivre depuis mille ans, et on n’accepte pas que les négociants décident à notre place de comment on doit faire les choses.Mais on pourrait envisager  une inter-AOC, des AOC qui maîtrisent leur budget, qui ensemble travaillent en commun pour aller un peu plus loin, évidemment si un jour on veut aller à New York on sera beaucoup plus forts avec Vouvray et Sancerre!

AVEZ-VOUS L’INTENTION DE VOUS DÉVELOPPER À L’EXPORT ?

PP : L’export à Bourgueil, c’est 5 à 7%, comme tous les rouges de Loire, mais on a pas mal de vignerons qui exportent. Au salon des vins de Loire, ou à Vinexpo, on a des stands collectifs, et les vignerons sont là. Mais on compte aussi beaucoup sur la capacité de chaque vigneron à aller à la commercialisation, c’est hyper important pour l’AOC, moi je vends en Chine !

GL : Philippe a parlé tout à l’heure du respect des vignerons. L’un des problèmes de l’interprofession, c’était qu’elle avait oublié que les vignerons commercialisent bon an mal an 70 000 hectolitres, en France et à l’export. La force commerciale de Bourgueil, ce sont les vignerons. Le syndicat, si il peut un peu aider, il accompagne en commnication.

PP : On a besoin de développer l’export, mais ce ne sera pas l’ODG qui ira poser des affiches en Chine, faire des voyages à New York. C’est les vignerons qui vont faire leurs démarches pas le biais d’agents, de professionnels, et c’est déjà ce qui se passe.

VOUS AVEZ TOUT DE MÊME L’INTENTION DE MONTER DES DÉPLACEMENTS COLLECTIFS ?

PP : On le fait, on va à Prowein début mars, mais sur le même principe : les vignerons mettent la main à la poche parce qu’ils veulent exposer. A Vinexpo on était sept vignerons, avec trois vins chacun, et là on parlait tous Bourgueil, et si l’acheteur voulait goûter du Pitault, je le sers, et puis voilà. Mais ça ne m’empêchait pas de faire goûter le vin de mon collègue. C’est l’esprit collectif, et après évidemment il faut pouvoir proposer quelque chose à l’acheteur, parce que si on arrive avec une cuvée ODG, ça va pas le faire!

On touche la France, mais on touche aussi l’export, il y a une bonne équipe qui va à Vinexpo, à Prowein, en plus ce sont des gens qui ont une certaine notoriété à l’export, comme Pierre Breton, Yannick Amirault. Et ils y vont avant tout pour Bourgueil.

VOUS AVEZ LA CHANCE D’AVOIR DES VIGNERONS ICONOCLASTES (PIERRE BRETON EST TRÈS PRÉSENT DANS LE RÉSEAU DES VINS NATURELS) QUI FONT ENCORE PARTIE DE L’APPELLATION, PAS COMME DANS CERTAINES APPELLATIONS Où ON NE VOULAIT PAS DU TOUT D’EUX… COMMENT GÉREZ-VOUS CES ÉLECTRONS LIBRES?

PP : C’est pas à nous de les gérer, on ne peut pas les gérer!

GL : Et en plus, c’est du Bourgueil! Le vin de Pierre Breton, il est dans le stand collectif de Bourgueil parce que c’est du Bourgueil, si c’était pas du Bourgueil on lui dirait! Pareil quand on goûte du Yannick Amirault.

GL : Il est arrivé qu’il y ait eu des cuvées bizarres, elles n’ont pas été agréées en Bourgueil, pas chez Breton, mais chez d’autres. Mais tant que les vignerons font du Bourgueil, heureusement qu’ils le font à leur façon!

Où EN EST LA VITICULTURE BIO À BOURGUEIL ?

PP : Il y a 120 domaines à Bourgueil, dont une vingtaine de bio certifiés, et une vingtaine en conversion. Quant à la gestion des effluents, nous avons la CUMA B.E.L., une des premières lagunes installées en Val de Loire.

GL : D’autre part, on inaugurera au mois de juin un conservatoire de la biodiversité, qui accueille toutes les vieilles espèces végétales du Bourgueillois au coeur même de notre vignoble. Ce sont les vignerons qui se sont pris en main eux-mêmes, pas le syndicat. On a la cerise de Planchoury, le pépin de Bourgueil, qui est une pomme, des vieilles espèces qui ont quasiment disparu. Les vignerons sont allés voir des anciens, ils ont passé des saisons entières à greffer,  à vérifier si ça marchait ou pas, c’est un vrai projet de vignerons, de paysans. Il n’y a pas de subvention publique, de syndicat de vins dedans, ils nous ont juste demandé si on croyait qu’il fallait communiquer là-dessus. Ils veulent surtout replanter de la réglisse, parce que Bourgueil était le centre européen de cette production, c’était un gros travail de main d’oeuvre, il faut butter, débutter…Comme la région du Bourgueillois était un peu pauvre au début du Xxème siècle, les petits paysans faisaient ça. Avec les sols filtrants que sont les sables du Bourgueillois. Le conservatoire permettra que toutes les générations à venir puissent trouver là toutes ces variétés.

This entry was posted in REFORME and tagged . Bookmark the permalink.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>